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Homélie du dimanche 9 mars 2014, 1er dimanche de Carême

Les tentations de Jésus au désert après son baptême

1/ Frères et sœurs, il faut nous demander au début de ce temps du carême ce qui est en jeu au fond, dans ce temps spirituel que l'Eglise s'efforce de vivre et tous les chrétiens en elle. Quel est ce bien que nous cherchons pour nous-mêmes mais également pour le monde ? Le carême ne concerne pas seulement les chrétiens quand bien même ceux sont eux qui le pratiquent, le temps spirituel du carême a une fonction missionnaire, une résonnance bénéfique pour tous, une fonction de signe, de témoin encore faut-il bien sur, que notre société ou que nous-mêmes, nous soyons capables de faire entendre convenablement ce que signifie ce temps qui nous prépare à la joie de Pâques.
Chaque premier dimanche de carême, nous écoutons le récit des tentations de Jésus au désert, tel que saint Matthieu nous propose de l'entendre. Je voudrais avec vous essayer d'éclairer cette séquence de la vie du Christ, cette séquence de l'Evangile.
Arrêtons nous sur trois points, tout d'abord le lieu et la durée ensuite la rencontre, enfin la conquête.


Essayons de comprendre quel est ce lieu où Jésus rencontre Satan. Cet épisode fait suite au baptême de Jésus dans le Jourdain. Jésus a suivi les pécheurs, lui qui est sans péché, il est entré dans les eaux du Jourdain qui se jettent dans la mer morte ; ainsi c'est littéralement dans « ce qui fait mourir », dans « le péché qui fait mourir les hommes » que Jésus est descendu. Rien d'étonnant que Jésus découvre en son âme ce qu'est le péché des hommes. Cette expérience des tentations au désert est totalement et logiquement consécutive à sa descente dans les eaux du Jourdain. Jésus est sans péché, il sait que les hommes pèchent, mais il faut dans son humanité qu'il éprouve ce par quoi les hommes se perdent. Une épreuve pour Jésus qui a pour chiffre quarante, quarante jours, écho et suite des quarante ans du peuple dans le désert. « Quatre, quarante » dans la mystique juive est le chiffre du passage, le chiffre de « la porte », le chiffre de ce que l'on traverse comme on traverse une épreuve. Enfin ce lieu, il serait tentant d'essayer de le chercher, de le situer. Jésus ayant été baptisé dans le Jourdain près de Jéricho, et sachant qu'entre Jéricho et Jérusalem, il y a un magnifique désert, le désert de Judée, il est aisé d'imaginer Jésus marchant pendant quarante jours dans ce désert. Mais il faut surtout comprendre ce que signifie le désert. C'est d'abord le lieu de la solitude, le vrai désert est toujours là où nous sommes seuls. Ce désert n'est pas donc pas tant un lieu géographique, qu'une réalité dévoilée dans le cœur de tout homme, comme le lieu d'où chacun regarde le monde. Ce qui nous est décrit ici, est ce qui se déroule dans nos profondeurs, dans cet espace désert de notre cœur où il ne vient jamais personne parce que nous sommes toujours seuls à l'intime de notre cœur. Et c'est dans cette solitude que survient le face à face dans notre conscience avec la vérité et avec l'illusion de la vérité. Ce niveau de profondeur rejoint vraiment cette grande solitude que souvent nous nous dépêchons de vaincre par une sorte de suggestion intérieure qui nous pousse à croire que nous allons pouvoir décréter nous-mêmes « la vérité », et essayer de nous satisfaire en tout par nous-mêmes. Vous connaissez cette tentation, elle nous est décrite et Jésus est en train de la vivre. C'est à ce niveau de profondeur dans notre cœur que nous trouvons les satisfactions humaines fondamentales, celles sur lesquelles nous croyons devoir édifier notre vie : la puissance, la possession et la jouissance. Redisons-le , Jésus est tenté à l'intérieur de son humanité. Et le tentateur peut s'approcher de lui, puisque Jésus est vrai homme, et que ce tentateur - comme nous l'avons entendu dans la première lecture - connait les hommes, puisqu'il a pénétré le cœur d'Adam, il a son entrée dans le cœur de tous les hommes ! Il sait que la puissance nous éblouit, il sait que la possession nous rassure, il sait que la jouissance nous donne l'illusion du bonheur. Mais sur Jésus il n'a aucun pouvoir. Jésus est habité par la Parole qu'il a entendu à son baptême : « Celui-ci est mon Fils bien aimé ». Aujourd'hui, chers amis, c'est en chacun de nous que ce Verbe de Vie, le Christ mène son combat contre ce tentateur. « Prendre le diable au sérieux » est un effort que le Pape n'a cessé de faire depuis qu'il a accédé au siège de Pierre. Prendre le diable au sérieux, non pas à partir des représentations du diable qui font sourire et que l'on a aisément l'habitude de discréditer mais à partir de ce qui nous détournent de Dieu, à partir de ce que la Tradition biblique nous dit de lui : « Il rôde comme un lion rugissant cherchant à dévorer ».

2/ Alors regardons, à présent, cette rencontre de Jésus avec Satan, et comprenons qu'il s'agit avant tout d'accéder à la vrai liberté des enfants de Dieu. Jésus se révèle libre à l'égard de la maîtrise et de la jouissance du monde, refusant d'ordonner aux pierres de soulager sa propre faim, refusant de détourner les choses à son profit mais préférant reconnaitre que la Création nous est donnée pour aller à Dieu et nous orienter vers Lui. « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », veut dire : « j'accepte de me laisser nourrir par la présence et la puissance de la grâce de Dieu car je le crois : Dieu peut nous rassasier mieux que quiconque ». Mais alors accepterons-nous, nous aussi, de le laisser être le maître de nos vies ?
Et c'est là, la deuxième tentation : Jésus est libre à l'égard du pouvoir de posséder sa vie, comme si elle n'était pas tout d'abord un don de Dieu et à qui elle reviendra ultimement. « Tu ne mettras pas le Seigneur Dieu à l'épreuve » est la réponse de Jésus au tentateur ; « tu ne feras rien qui puisse laisser entendre que tu es le seul maitre de toi-même et de ta vie depuis le commencement de ta vie jusqu'à son terme naturel ». Vous le savez, vous le voyez, combien l'humanité est au prise avec cette tentation aujourd'hui !
Enfin Jésus est libre à l'égard de la puissance, il refuse de recevoir la possession sur le monde par celui qui ne le possède pas car il prétend en être le maître, mais il sera bientôt jeter dehors. C'est cette suprême confusion du cœur et de l'esprit que nous voyons là, lorsque l'homme va se prosterner devant le Tentateur : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et Lui seul tu serviras » répond Jésus. Il n'est personne hors de Dieu qui mérite l'hommage de nos cœurs, toute notre reconnaissance. C'est Lui qui dans le Christ nous a aimé jusqu'au bout. Et son Amour, nous le croyons, nous obtiendra le bonheur sans fin et la vie éternelle.
Voilà donc que Jésus résiste à cette triade des tentations, il n'y en a jamais que trois : puissance, possession, jouissance qui sont en l'homme. Mais l'épreuve de Jésus devient l'échec de Satan qui ne peut rien contre l'obéissance, l'écoute, et la relation fidèle de Jésus à Dieu. Alors entrons, pendant ce temps du carême avec lui dans la conquête de notre liberté intérieure. Car c'est elle qui nous est montrée ici. C'est elle qu'il nous faut rechercher, chacun sait dans le fond de son cœur par là où nous sommes captifs. Et généralement, nous sommes tentés par là où Dieu veut nous combler. C'est-à-dire que nous voulons toujours « court-circuiter » Dieu.

Cette conquête, la liberté, et bien ! c'est ce que vous êtes déjà dans le Christ qui est libre parce qu'il est fidèle à la parole de son Père ! Et nous devons nous apprendre à entrer dans sa fidélité. Entrer dans la fidélité du Christ, c'est demeurer en sa présence ! Et comme nous l'avons entendu dans la deuxième lecture : Jésus porte ma chair, il assume mon humanité qui continuellement se laisse tenter. Mais il l'assume pour triompher de mon errance par son esprit fidèle et il m'offre sa chair pour me remplir de son esprit et m'établir dans sa fidélité. Comment ferons-nous ? Et bien, nous comprendrons que Jésus fut-il dans la solitude de ce désert de l'humanité qui est tentée, n'est en fait jamais seul, car le Père est avec Lui. « Le Père est toujours avec moi » dit Jésus. Et c'est donc dans sa relation au Père que Jésus trouve sa vraie liberté. En nous, c'est par notre relation aux autres que nous devons retrouver la force du Christ. C'est par notre relation aux autres que nous allons rester libres. Tous les autres ! tous ceux qui nous sont donnés, tous ceux que nous côtoyons à longueur de journée, sont pour nous, la présence de Dieu lui-même. Vaincre la solitude dans laquelle le Tentateur voudrait nous envoyer et nous retrouver toujours. Vaincre cette solitude passe par un renouveau constant de notre relation aux autres. Et je le répète, il s'agit de revenir à ce que Dieu nous donne : mon mari, ma femme, mes enfants. Revenir à sa conscience professionnelle par égard pour ceux avec qui et pour qui nous travaillons. Revenir à Dieu par les autres pour n'être plus jamais seul, car partout où l'homme est seul, il est en danger parce qu'il est tenté. La présence d'amis, l'amour des époux, les relations fraternelles et familiales sont en vérité autant de paroles de Dieu qui nous permettent de repousser le Tentateur. L'Eglise connait le cœur de l'homme, car le Christ a exploré, illuminé le cœur de tous les hommes tentés. N'ayez pas peur d'être tentés. Le Christ l'a été, il a assumé nos tentations. Ainsi l'Eglise est une lumière pour toute l'humanité parce qu'elle l'empêche de s'enfermer dans un monde clos sur lui-même où elle serait alors littéralement dévorée par le Tentateur. L'Eglise n'est donc pas là pour se mettre au rythme du monde, mais pour ramener le monde à la réalité, à la respiration de la fidélité à Dieu. Vous avez entendu que lorsque Satan quitta Jésus, les anges sont venus le servir. La présence des anges attestent la présence du Règne de Dieu, du lieu où la fidélité à Dieu règne. Et bien que ces même anges viennent nous aider, aujourd'hui, à entrer, nous aussi dans la présence du Règne de Dieu, dans le cœur du Christ, et qu'ils nous aident, ces mêmes anges à nous offrir, comme le Christ, à la volonté du Père. Amen.

P. Laurent Stalla-Bourdillon
Basilique Sainte Clotilde
Dimanche 9 mars 2014

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