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Fête de Saint Thomas More - Homélie du 22 juin 2017

Frères et sœurs,

1/ Discerner les chemins du bien.

Nous sommes réunis ce soir afin de prier pour nos élus.

Nous sommes absolument convaincus dans la foi que les prières que nous faisons monter vers le Seigneur ne resteront jamais vaines. Notre prière doit se faire instante, ardente ! Nous invoquons en ce jour l’intercession de Saint Thomas More. Nous le croyons, entré dans la paix de Dieu, sa vie étant accomplie, il intercède pour l’accomplissement de notre propre vie. Sa vie s’est accomplie dans le témoignage suprême de la foi : le martyre. L’époque où vécut Saint Thomas More peut nous sembler lointaine et très différente, et il est vrai que notre monde est très différent. Cependant, il y a une vérité invariante dans la vie des hommes, quelle que soit l’évolution du monde, je veux dire la modernité qui vient transformer constamment l’apparence du monde dans lequel nous vivons. Il s’agit du discernement du bien. Quelle que soit l’époque, l’époque du Christ, l’époque de Thomas More, la nôtre, où encore celle de ceux qui nous suivront en ce monde, ils auront le même défi à relever, le même combat spirituel à mener : celui de discerner les chemins du bien.


2/ La vérité au sujet de la nature de l’homme.

C’est ainsi qu’il nous faut éveiller intérieurement. Un grave danger menace l’humanité, danger  que je veux relever avec vous ce soir. Il s’agit du discernement de la vraie nature humaine, de la vérité au sujet de la nature de l’homme. Il faut de toute urgence rappeler la dimension spirituelle de cette nature !

Ainsi, nous pouvons dire que nous ne sommes pas ce que nous voyons que nous sommes ! Nous sommes beaucoup plus que ce que nous voyons. Nous sommes beaucoup plus qu’un corps, nous sommes une liberté, pour aimer. Nous devenons vivants par l’amour de la vérité ! Nous devenons vivants lorsque nous exerçons notre liberté. Nous sommes sur un chemin d’accomplissement de notre vie. Dès lors, il nous faut incessamment redire que tout ce que nous voyons dans ce monde extérieur, nous aide à concevoir à l’intérieur. Ce monde nous est donné afin que nous puissions concevoir le sens des choses. La dimension matérielle du monde est une aide pour faire croître notre vie intérieure. Nous passons ainsi de l’extérieur du monde à l’intérieur de nos cœurs. Nous sommes sur un chemin d’intériorisation constante. Le monde que nous habitons en vérité est celui que nous avons conçu intérieurement !


3/ Les 3 défis

Et, il y a quelques défis à cette conception du monde. Ils sont de 3 ordres :

Le premier relève d’une perte de culture. C’est une difficulté à penser le monde. Il y a à notre époque une grave faiblesse du travail de la raison, de la logique, où nous entendons ce mot si précieux qu’est le Logos, qu’est le Verbe. Si la raison de l’homme s’évanouit, s’il ne parvient plus à donner du sens à ce qu’il vit, alors sa capacité d’agir devient captive de ses émotions, et l’émotion dicte la loi, dicte son comportement. Et nous sentons bien que nous en jouons, tout comme nous en sommes devenus les jouets. L’émotion est ce sur quoi le monde médiatique joue abondamment.

Mais ce n’est pas ce sur quoi les chrétiens se laissent prendre eux-mêmes. Si la loi de l’émotion gouverne le contexte dans lequel nous vivons, nous, chrétiens, devons lui opposer la loi de la raison et ce, au risque même de voir l’impuissance de cette loi de la raison devant le pouvoir de l’émotion. L’homme ne peut pas tout, mais il peut encore s’ouvrir à Celui qui peut tout : son Dieu, son Créateur, son Père provident.

Le deuxième défi, après la difficulté de penser, est la perte de conscience du poids de nos paroles. Les paroles sont les protéines de l’âme ! Nous constatons à notre époque, que les échanges entre les personnes tendent à se réduire de plus en plus, que les communications se réduisent à des petites phrases, jusqu’à des micros phrases parfois, on les appelle des tweets. Et finalement une réduction encore plus importante, puisque nous finissons par communiquer à travers ce qu’on pourrait appeler des glyphes, c’est-à-dire des petites représentations graphiques d'un seul caractère. Quelle audace, quelle folie ! Comment pourrez-vous rendre compte des profondeurs de l’âme et de ses passions avec moins de mots, avec moins de caractères ! Il nous faut, chrétiens, pour répondre à ce défi l’audace de la pensée et de l’écriture. Il faut, par l’écriture, offrir à notre âme l’espace auquel elle a droit ! Thomas More écrivait dans sa cellule. Il écrivait, et son âme se dilatait à mesure qu’il écrivait. Il ne faudra pas demain nous demander pourquoi est-ce que les personnes vivent mal : parce qu’elles parlent mal, parce qu’elles n’écrivent plus ce qu’elles portent au fond d’elles-mêmes.   
Après les défis de l’expression, il y a le défi de l’audition. Disons-le d’un mot : nous sommes soumis à un déluge de paroles, mais de paroles qui sont vides, des paroles qui ne se réfèrent qu’à des réalités techniques, qu’à des mesures, qu’à des performances. Comment allons-nous résister à cela ? Chrétiens, en écoutant la Parole de Dieu, en écoutant l’hôte intérieur de nos âmes !
Nous devons écouter le monde, car il est une parole à travers laquelle Dieu nous parle.
Nous devons écouter l’Autre que Dieu place près de nous, notre prochain, car il est une parole à travers laquelle Dieu nous parle.
Nous devons écouter le pauvre, car il est une parole à travers laquelle Dieu nous appelle. Ecoutons tous ceux qui souffrent autour de nous, car Dieu nous parle à travers chacun d’eux.
Ecoutons l’hôte intérieur de nos âmes !


4/ Loi civile et loi morale

Il nous faut encore, en priant ce soir pour tous ceux qui nous gouvernent et plus particulièrement pour tous ceux qui vont rédiger la loi, nous rappeler un principe absolument fondamental. C’est ce que Saint Thomas More du reste nous rappelle, car il l’a incarné dans sa vie. « Une société civilisée se voit lorsque la morale (c’est-à-dire des principes qui gouvernent nos vies) sont distinctes des normes, des lois qui protègent l’ordre social de notre univers. »

Il y a donc deux niveaux de lois : la loi qui gouverne l’ordre social, c’est celui du législateur, et puis il y a la loi qui préside à l’expression du bien, du bien librement réalisé par amour, c’est la morale. Ces deux niveaux ne doivent jamais se confondre ! La loi civile ne peut jamais contraindre un citoyen à faire le bien, car le bien apparaît en tant que bien s’il est librement accompli. Il nous faut donc défendre le respect absolu de la liberté, car il est le premier gage de la moralité. A vouloir contraindre les élus et les citoyens à faire le bien par la loi, nous dérivons vers un régime où la force n’est plus celle de l’amour, de la responsabilité personnelle, mais celle de la violence, de la contrainte.  

Saint Thomas More a payé le prix de cette distinction, il l’a payé de sa vie. Ce que le Roi Henri VIII voulait, il ne pouvait l’imposer à la liberté de son Chancelier. Lorsque l’homme ou la communauté des hommes perd le sens de la vérité, perd le sens authentique de la vie humaine, la vérité de cette loi divine finit tôt ou tard par réémerger, par réapparaître dans le sang des martyrs et des confesseurs pour le bien de tous, pour permettre à chacun de retrouver la lumière de la vérité !

« La difficulté actuelle que nous rencontrons, vient de ce que cette morale humaine, transcendante, qui est écrite dans tous les cœurs, n’est généralement plus partagée à l’intérieur de la société. Et donc, elle se fractionne en moralités relatives. Et nous voyons dès lors des gens, une société qui se tourne vers le législateur, vers les juges, pour leur demander, pour leur exprimer ce désir moral absolument contraignant pour tous. C’est ce que nous verrons dans les prochains projets de loi, sur la moralisation par exemple. » disait récemment l’écrivain et avocat François Sureau. Une société est civilisée à travers ce qui tient les personnes debout dans leur raison personnelle ! Nous ne devons pas attendre des autres qu’ils édifient l’homme. L’homme s’édifie intérieurement à la lumière de la Parole, de l’amour de Dieu pour nous.


5/ Ce qui dans l’homme ne vient pas de l’homme

Je voudrais, pour terminer, que nous prenions pleinement conscience de ce que la foi catholique est dans notre pays : ce par quoi la politique peut et va retrouver sa force. Car notre responsabilité de chrétiens est non pas d’intervenir dans un rapport de forces dans notre pays, mais en étant capables de redonner de la force à tous ceux qui font la vie de ce pays, de redonner la conscience de ce que nous avons en commun, tous, au plus profond de nous-mêmes, cette loi de Dieu qui est écrite dans nos cœurs.

Dévoilons les ressorts de la nature humaine ! Nous avons la responsabilité de sauver ce qu’il y a dans l’homme, ce qui ne vient pas de l’homme et ce sur quoi les transformations extérieures de l’homme n’auront pas d’effet : son cœur, son âme, la promesse que Dieu a faite à chacun de ses enfants de les appeler à l’éternité bienheureuse. Il y a en tout homme deux profondeurs : la profondeur de son cœur qui est fait pour aimer d’un amour infini, et il y a une autre profondeur qui s’ouvre devant lui lorsqu’il prend conscience de sa vie intérieure, c’est la profondeur de l’éternité de Dieu, de notre destinée commune, puisque la vie humaine s’achève dans le cœur de Dieu.

Terminons, une fois encore, avec ces quelques mots de Thomas More, écrits à sa fille Margaux : « Ma chère Margaux, je suis absolument certain que, sauf péché de ma part, Dieu ne m’abandonnera pas. En toute espérance et sécurité, je vais donc totalement me confier à Lui. S’il me laisse périr à cause de mes fautes, je servirai au moins à glorifier Sa justice ! J’espère pourtant que Sa tendre pitié gardera ma pauvre âme saine et sauve, et fera que l’on verra en moi resplendir Sa miséricorde plutôt que Sa justice. » Amen.

Père Laurent Stalla-Bourdillon

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