Vivre en mode ressuscité

"Fabuler d’un autre monde que le nôtre n’a aucun sens". Cette phrase de Nietzsche tirée du "Crépuscule des idoles" formule élégamment une critique radicale de la religion que beaucoup partagent avec le fameux philosophe allemand. L’espérance chrétienne tombe-t-elle sous le coup de cette appréciation dévastatrice ? Sans doute, mais seulement si elle se dégrade en un discours des fins dernières disjoint de l’enseignement spirituel sur l’existence dans "la foi agissant par la charité" que l’Esprit Saint imprime au disciple vraiment digne de ce nom.

Marthe et Marie, dans les évangiles de Luc et de Jean, sont deux figures complémentaires de disciples. Selon l’interprétation classique, Marthe incarne la vie active et Marie la contemplative. En réalité, la Tradition l’a assez répété, chacune des deux manque à répondre pleinement à la vocation baptismale si elle n’intègre pas de quelque manière l’autre. Toute la vie à la suite du Christ prend constamment source et souffle à sa présence et à sa parole. Or, la Parole est à mettre en pratique dans la
charité, sous peine de demeurer lettre morte.

Dans l’épisode de la résurrection de Lazare, Jésus lui-même résume cette unité profonde en une déclaration indépassable : "Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais." Puis il demande à Marthe : "Crois-tu cela ?" Or, elle répond trop court, revenant à une affirmation, certes exacte, mais repliée sur l’énoncé de l’identité du Christ quand lui l’invite à entrer dans l’intelligence de ses conséquences pour le chrétien. C’est pourquoi elle tourne les talons pour appeler sa sœur.

Marie, elle, n’élève pas la prétention de savoir et de croire comme il faut. Mais elle s’effondre, là où bientôt une autre Marie, la mère du Seigneur, tiendra debout au pied de la croix : stabat Mater dolorosa. L’émotion profonde de Jésus a pour motif la fragilité de tout fidèle dont la foi flanche au seuil de sa Pâque, du Passage de ce monde à son Père qu’il ouvre pour que désormais les anges montent et descendent sur le Fils de l’homme. Seul l’Esprit qu’il soufflera sur la croix donne sens à la vie dans la foi qui fait vivre en ressuscité : non en fabulant du monde à venir, mais en l’accueillant dans sa chair en ce monde.
Père Marc Lambret



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