Prosternons-nous

Par trois fois dans l’évangile de l’Épiphanie revient le verbe « se prosterner ». Il n’est pas sûr que les enfants d’aujourd’hui le comprennent bien, ni qu’ils ne rient pas si l’on entreprend de le leur expliquer. Ce n’est pas l’usage chez nous, au moins depuis longtemps, tandis que la coutume le voulait jadis en Orient ; or, les mages venaient d’Orient. De manière moins démonstrative, nous suivons pourtant un même code gestuel en nous inclinant plus ou moins profondément pour marquer la déférence convenable en fonction de la dignité sociale de
l’autre, et aussi de la nôtre. La traduction liturgique précédente supprimait le problème en traduisant par « adorer », étant entendu, c’est bien connu, que l’on ne peut adorer que Dieu seul.

Mais cette solution qui consacre une utile distinction en tranchant clairement entre l’homme et Dieu, risque aussi d’empêcher un judicieux rapprochement. Si rien de ce monde ne doit recevoir l’hommage dû au Seigneur et à lui seul, l’adoration de ce Dieu qui s’est fait homme doit nous inspirer une profonde considération pour tout homme par amour de qui il s’est anéanti. Non seulement ce respect doit s’étendre à tout être humain, fût-il le plus défiguré ou avili, mais encore la déférence particulière requise en fonction de la charge ou de la position sociale se justifie comme respect aussi de l’humanité. Car la société est également un corps organisé grâce à ses institutions et à ceux qui les incarnent et les servent.

Peu importe la diversité des usages, finalement, ce qui compte en est le sens. Et comme il en va pour la multitude des langues humaines, sans préjudice de la singularité irréductible de chacune et de sa beauté propre, toutes se traduisent de sorte que la communication soit possible entre les hommes habitants le même univers. Le tout-petit devant qui les puissants se prosternent aujourd’hui est le Tout-Puissant qui s’est fait esclave de tous. C’est pourquoi la grandeur de Dieu est mieux révélée encore en celui qui révère son prochain qu’en celui qu’il révère.


Père Marc Lambret

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